Depuis les années 1990 apparaissent des revendications de groupe, des revendications identitaires. Pour expliquer ces revendications j’aborderai deux pistes. Etaient installées en France, parfois depuis longtemps des communautés unies par la langue et la religion ainsi les communautés maghrébines, arméniennes, tziganes, ou plus récentes, par exemple les différentes immigrations asiatiques. Certes la diversité cultuelle de la France n’est pas totalement nouvelle. Comme le notaient en 1992 René Raymond et Jacques le Goff dans leur histoire de la France religieuse : « depuis deux siècles la France a cessé d’être un pays de foi unanime. Mais dans les trois dernières décennies, cette diversité s’est singulièrement enrichie et développée. »
Sans doute existe-t-il aussi des cultures régionales elles mêmes hétérogènes et imprégnées de religion. Ces cultures régionales, comme l’indique l’adjectif se rattachent à une région c'est-à-dire un territoire. Les cultures des communautés précitées ne disposent pas de lieu de rattachement. Leur expression devait donc trouver d’autres canaux. C’est ainsi que la société s’est ouverte à la diversité culturelle. La tradition d’intégration que revendique la société française est évidemment peu compatible avec la visibilité de la diversité culturelle de ses membres ; or cette visibilité revendiquée s’inscrit naturellement dans le prolongement des mouvements d’accueil et de liberté des opinions et de leurs manifestations. Mais la laïcité était une notion ouverte qui permettait d’accueillir cette diversité.Puis le mouvement s’est radicalisé et l’on a assisté à la revendication d’un droit que l’on a appelé « le droit à la différence ».
Aujourd’hui ces groupes se référent « à leurs respectives identités ethniques ou ethno-religieuses comme à des valeurs en soi qu’il faudrait à ce titre préserver absolument, ou bien comme à des systèmes de normes incontestables qu’il s’agirait de réaliser impérativement. » pour citer La République enlisée. Pluralisme, "communautarisme" et citoyenneté de Pierre-André Taguieff.
Ce philosophe expose le risque qu’émerge « une société incivile et incivique, où la citoyenneté démocratique serait remplacée par le choc des égoïsmes de groupe à l’avidité insatiable et par des micro-xénophobies de contact, engendrées par l’incompatibilité des traditions culturelles. » Si le risque ne paraît pas immédiat il faut constater quelques difficultés à promouvoir l’expression publique d’une identité collective. Je propose un bref arrêt sur deux types de tensions de nature différentes.
S’agissant du judaïsme Martine Cohen a analysé la transformation du modèle confessionnel traditionnel par une sécularisation interne (Martine Cohen, Le judaïsme laïque en France in un modèle d’intégration sous la direction de Patrick Cabanel et Chantal Bordes Benayoun)
Cette transformation peut être douloureuse ; elle est vécue dans la tension entre tradition et modernité. Or, comment préserver des traditions ancestrales en tenant compte de l’évolution des sociétés, des mœurs, en bref du passage du temps? Sans adaptations, la religion se sclérose et meurt inéluctablement ; sans conservation du message originel, elle se vide de tout contenu et de toute légitimité. Un double impératif, un double défi ainsi résumé par l'historien et juriste Odon Vallet : « Maintenir l'unité du vrai, dans le temps et dans l’espace».
Le processus d'intégration du temps dans le judaïsme est étudié par Sylvie-Anne Goldberg particulièrement dans La Clepsydre I où elle décrit « ce jeu subtil entre contemporanéité et immuabilité.» Peut être est-ce une autre façon de rendre compte de la même histoire que retient Pierre Binbaum dans sa Géographie de l’Histoire. Il y rend compte, si j’ai bien compris la tension féconde entre attachement au judaïsme et attachement aux valeurs des Lumières (Géographie de l’espoir. L’exil, les Lumières, la désassimilation, Gallimard.)
Le Coran est à la fois un code religieux et juridique. Il organise l’état des personnes, leur capacité, les obligations civiles, les successions. Ainsi le musulman possède un statut personnel qui dérive du Coran ; y renoncer équivaut à renoncer à l’Islam et devenir apostat. Or sur bien des points ce statut est en contradiction avec la code civil français.
Les tensions entre les revendications communautaristes et les principes de la laïcité naissent du passage d’une expression individualiste à une identité collective. Or la laïcité résiste car elle s’est forgée sur la conception de l’homme vivant dans une société donnée comme un être rationnel, libre.
Aussi la laïcité est-elle heurtée dès qu’apparaît dans l’espace public une identité autre que nationale adoptant des comportements autres que ceux compatibles avec la liberté de conscience. Lorsque ces revendications sont fortement imprégnées de religions qui n’étaient pas développées en France au XIX° siècle les tensions sont encore plus fortes.